Programme Canadien AMPRO - Prévention des Risques Obstétricaux

La société canadienne SALUS Global, créée par la Société des Obstétriciens et Gynécologues et la société d’assurance HIROC (Healthcare Insurance Reciprocal of Canada), propose un programme de gestion des risques en gynécologie obstétrique. Basé sur des principes de collaboration interdisciplinaire, de communication et de travail en équipe, le programme est déployé aujourd’hui dans plus de 200 établissements à travers le Canada.

SALUS affiche des résultats portant à la fois sur la satisfaction des équipes, et sur la diminution du risque obstétrical.

En France, la Haute Autorité de Santé (HAS) s’est intéressée à ce programme.

Nous avons interrogé Monsieur Philippe Chevalier, Chef de projet à l’HAS et Monsieur Jim Ruiter, Directeur des programmes de sécurité en obstétrique de SALUS, pour en savoir plus.

Sophie GARCELON : Pourquoi la HAS s’est-elle intéressée à ce programme ?

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Philippe CHEVALIER : Depuis de nombreuses années, la recherche et la littérature mondiale (1-2) sur la sécurité des patients révèlent l’importance des risques médicaux dans les structures hospitalières. Avec 70.000 événements évitables et une estimation de 9.000 à 24.000 décès évitables, l’étude Backer (3) réalisée en 2004 au Canada confirme cette réalité touchant, comme en France, les prises en charge les plus complexes comme l’obstétrique.

Dans le cadre de sa mission de veille scientifique, la HAS s’est intéressée en octobre 2008, à ce programme de réduction des risques hospitaliers obstétricaux développé depuis 2001 au Canada. En effet, le programme AMPRO (Approche Multidisciplinaire en Prévention des Risques Obstétricaux) (4) témoigne, par son développement important au Canada et aux USA et ses résultats, de son efficacité pour améliorer durablement la sécurité d’une pratique jugée par tous comme fortement à risque.

Sophie GARCELON : Quelle est l’origine du programme ?

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Jim RUITER : Au Canada, 6 % des obstétriciens font face à des poursuites chaque année (5) et 21% des poursuites impliquent également les infirmières en périnatalogie (6). Face aux risques subis par les patientes et les soignants, les docteurs André B. Lalonde et Kenneth Milne, gynéco-obstétriciens ont, en 2001 l’idée de développer un programme d’enseignement centré sur le risque obstétrical dans les unités hospitalières de périnatalité en s’appuyant sur une approche novatrice du risque et sur l’expérience industrielle des « organisations hautement fiables»(7).

Le programme AMPRO « considère que la sécurité des patientes constitue le principe fondamental des soins de santé. Pour améliorer la sécurité des patientes en milieu hospitalier, il faut apporter des changements considérables et durables à la culture de la pratique clinique et aux systèmes de prestation des soins ».

Le dispositif s’est appuyé sur la compétence scientifique de la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada (SOGC) (8) regroupant outre des gynécologues, les autres corps professionnels exerçant en périnatalité et a obtenu le soutien pour son développement de la mutuelle d’assurance Healthcare Insurance Reciprocal of Canada (HIROC) (9).

Sophie GARCELON : Quel est le contenu de ce programme ?

Jim RUITER : Le programme AMPRO repose sur un équilibre entre d’une part un enseignement clinique en obstétrique, en gestion des risques et managérial sur la gestion d’équipe et d’autre part, une mise en pratique, en équipe, de ces principes. Il se répartit en 3 modules d’un an consécutifs, amenant progressivement à travers un apprentissage et un « travail ensemble » à un changement culturel de l’équipe.

Le référentiel de pratique clinique utilisé dans le module 1 a été défini en collaboration avec les collèges et les sociétés savantes de la discipline (gynécologues obstétriciens, médecins de famille, sages-femmes et infirmiers) après une revue de la littérature internationale. Il est actualisé annuellement. Il aborde les connaissances obstétricales à posséder pour faire face aux principales situations à risques connues dans cette discipline, par exemple, procidence du cordon, bradycardie fœtale, hémorragie post-partum, dystocie de l'épaule... Il se décline en outils pédagogiques de types « reminders », en études de cas cliniques et en exercices pratiques. De même, dans le module 2 et 3, un enseignement en gestion des risques et en management d’équipe est apporté, comme par exemple la gestion des événements indésirables, l’analyse des causes racines, l’analyse a priori des risques par l’AMDE (10), les communautés de pratique (11)…

Chaque membre de l’équipe de périnatalogie, obstétricien, sage-femme, infirmière, va développer ses connaissances de base grâce à ces enseignements développés sur une base Internet relationnelle. Des QCM et des tests permettent à chacun d’évaluer son niveau de culture et surtout la progression acquise au cours de ce programme. Dès la première année, le dispositif va permettre d’homogénéiser le niveau de compétence des individus favorisant une cohésion de l’équipe et une réflexion sur ses processus de soins.

Sophie GARCELON : Mais n’est-ce qu’un programme d’enseignement à distance ?

Jim RUITER : La véritable force de ce programme est que ces enseignements sont mis en pratique dans l’unité, à travers des exercices collectifs. Certains de ces exercices, permettent aux membres de l’équipe de prendre une autre place que leur fonction habituelle, d’autres sont réalisés dans les mêmes conditions qu’une urgence.

 

Un débriefing collectif est réalisé et les enseignements sur le fonctionnement de l’équipe sont exploités. L’acuité des soignants aux événements indésirables touchant les processus de soins se développe progressivement, dans un climat de confiance et de respect propice à la mise en œuvre de changements bénéfiques pour l’unité et pour les patientes. La deuxième et troisième partie du programme concentrent les efforts sur la réduction « in vivo » des causes systémiques des événements indésirables : le fonctionnement de l’équipe, les processus de soins, les procédures, l’organisation en situation d’urgence…

   
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Sophie GARCELON : Comment s’organise ce programme ?

Jim RUITER : Ce programme s’appuie sur une « équipe de base », personnes repérées comme leaders dans leur travail, chargée de piloter le programme et de conduire les changements dans les unités. Cette organisation permet d’autonomiser rapidement les équipes dans la gestion des risques et les changements organisationnels à opérer au cours des trois années. A la fin du programme, l’équipe aura intégré une culture du risque dans sa gestion quotidienne. Le programme aura ainsi permis d’installer un système pérenne, dynamique, autonome et opérationnel de gestion des risques…

Sophie GARCELON : Quels bénéfices peuvent y trouver les établissements ?

Philippe CHEVALIER : Prioritairement une meilleure sécurisation des soins, et une satisfaction plus grande des patientes. Les résultats canadiens montrent que cela a permis aussi de réduire le turn-over, le burn-out du personnel et d’améliorer l’attractivité des établissements à l’embauche. Par ailleurs, cette démarche, reconnue par « Agrément Canada » (12) (organisme d’accréditation des établissements de santé) permet de répondre aux exigences de certification.

Sophie GARCELON : Quel est le développement actuel de ce programme ?

Jim RUITER : Le programme AMPRO a été lancé au Canada à l’automne 2002. En 2008, avec son développement dans la province du Québec, 226 hôpitaux participent à ce projet sur 320 établissements potentiels, ce qui représente 85% des accouchements au Canada.

Le programme AMPRO a été mis en œuvre pour la première fois aux États-Unis, en novembre 2005, au St. Joseph's Hospital Health Center, à Syracuse, New York. Un deuxième site, le Newton Medical Centre, de Newton, Kansas, l’a mis en œuvre au début de juillet 2006. En 2011, 12 hôpitaux américains mettent en œuvre ce programme.

Sophie GARCELON : Quelles conclusions avez-vous tirées de cette étude ?

Philippe CHEVALIER : La France n’échappe pas au même constat de risques qu’au Canada. Les études ENEIS 2004 et 2009 ont montré que le facteur humain est prédominant dans la genèse des Evènements Indésirables Graves, notamment les problèmes générés par l’organisation des soins en équipe pluriprofessionnelle. En effet, il ne suffit pas de mettre ensemble des soignants diplômés pour obtenir une « équipe de soins », c’est plus complexe que cela !. En agissant profondément sur la culture collective, ce programme favorise l’émergence d’une véritable équipe de soins. Son développement au Canada et maintenant aux USA témoigne de son adaptation à cette réalité complexe des établissements de santé.

Le programme AMPRO a récemment démontré sa performance à travers une étude indépendante menée sur les 50.000 naissances annuelles survenues entre 2003 et 2008 dans la province d’Alberta. La mesure a porté sur différentes complications avant la mise en œuvre du programme et à la fin de chacun des trois modules d’enseignement développés par AMPRO dans 65 hôpitaux de cette province. Les résultats montrent l’influence positive du programme AMPRO sur la fréquence de survenue de complications. (Par exemples : réductions de 22% des lacérations du 3ème ou 4ème degré, de 31% d’enfants sous ventilateur, de 24% des morbidités graves ou de 18% de la mortalité infantile, de 11% des admissions en USI de néonatalogie).

Ce programme développé conjointement entre le collège des gynécologues du Canada et d’une société d’assurance témoigne de la convergence d’objectifs entre acteurs du monde de la santé et pourrait servir d’exemple en Europe et en France.

Propos recueillis par Sophie GARCELON pour SHAM Prévention
Juillet 2011

(1) USA - Institute of medicine. “To err is human : Building a safer health system”, Nov 1999
(2) UK - Departement of health. “ An organisation with a memory”, 2000
(3) Canada - Baker PRG. Ross, Norton Peter J. et coll. « The Canadian adverse events study : the incidence of adverse events among hospital patients in Canada », JAMC, vol.170, nº11, le 25 mai 2004
(4) AMPRO: Le programme AMPRO s’appelle en anglais MOREOB : Managing Obstetrical Risk Efficiently http://www.amproob.com/salus_global_corporation.html ou http://www.salusgc.com/
(5) ACPM-CMPA : Association Canadienne de Protection Médicale
(6) Société de protection des infirmières et infirmiers du Canada - McLean P. « Liability Trends in Nursing », Can Nurse, vol. 98, n° 6, 2002, p.33
(7) American Society for Healthcare Risk Management (ASHRM), analyse des H.R.O: High Reliability Organisation
(8) SOGC : http://www.sogc.org/index_f.asp
(9) HIROC : http://www.hiroc.com/
(10) AMDE : Méthode d’analyse des modes de défaillance et de leurs effets
(11) Communities of Practice : Wenger E, McDermott R, Snyder W. Cultivating Communities of Practice: A Guide to Managing Knowledge, Boston : Harvard Business School Press, 2002.
(12) Agrément Canada : http://www.accreditation-canada.ca