Erreurs médicamenteuses induites par l’informatisation

Au centre hospitalier de Vienne, interview du Dr HELLOT GUERSING, pharmacien associé au développement du logiciel de prescription dans les unités de soins, et du Dr ROUBILLE Renaud, Pharmacien Hospitalier, Chef de service Gérant de la PUI, qui nous relatent leur expérience sur le recueil et le suivi des erreurs liées à l'informatisation de la prescription.

Portail Prévention : Pouvez-vous nous présenter votre travail de recherche ? (constat de départ ? mise en œuvre ?)

Notre équipe pharmaceutique est investie de longue date dans l’analyse pharmaceutique des prescriptions informatisées (environ 25 000 ordonnances analysées par an). Près de 3000 interventions pharmaceutiques (IP) sont rédigées chaque année suite à des problèmes de prescription que nous repérons sur les ordonnances informatisées des logiciels d’aide à la prescription (LAP). Nous codons ces IP selon la grille de la Société Française de Pharmacie Clinique (SFPC) et les saisissons sur l’outil Act-IP® de la SFPC. Avec le déploiement de l’informatisation des prescriptions, nous avons constaté que certains des problèmes de prescription que nous observions étaient induits par l’informatisation (exemple : Prescription de FUROSEMIDE 40mg : 40 comprimés le matin, au lieu de 40 mg le matin : problème d’unité de prescription).

Suite à la récurrence de ce type d’erreurs, nous avons décidé de recueillir de manière systématique tous les problèmes de prescription induits par l’informatisation. Nous les avons nommés EMI pour Erreurs Médicamenteuses induites par l’Informatisation. L’analyse de ces EMI nous a conduits à rechercher les causes immédiates de ces erreurs et à dresser une grille de codage qui regroupe 13 types d’erreurs (issues du Dictionnaire français de l’erreur médicamenteuse1) et 41 causes.

Le but de ce travail était de cerner au mieux les problèmes de prescriptions induits par l’informatisation pour mettre en œuvre des moyens permettant de limiter le risque d’erreur médicamenteuse pour les patients.

Portail Prévention : Quels sont les résultats de cette étude ?

L’étude que nous avons publiée dans les Annales Pharmaceutiques Françaises2 porte sur les 4 premières années (2010-2013) de notre recueil pendant lesquelles nous avons intercepté plus de 2600 EMI.
Nous avons montré que 4 types d’EMI représentaient plus de 80% des erreurs détectées :
- erreurs d’omission,
- erreurs de dose,
- erreurs de posologie,
- erreurs de suivi thérapeutique.

Nous avons identifié les causes les plus fréquentes : redondance de prescription, omission d’arrêt, erreur d’unité…
Ensuite, nous avons recherché les causes profondes de ces EMI. Elles étaient de 3 types :
- paramétrage non optimal du LAP,
- mésusage du LAP par les utilisateurs,
- problème de conception du LAP.

Des facteurs contributifs ont également été listés (facteurs économiques, humains et techniques). Ils sont détaillés dans l’article ainsi que les mesures d’amélioration mises en place pour limiter les EMI.

Portail Prévention : Quel est le vécu de cette étude par les équipes ?

Cette étude a été présentée à la communauté médicale de notre établissement en CME. Les résultats ont permis de fédérer les prescripteurs sur la vigilance à avoir au moment de la prescription informatisée car les problèmes relevés dans notre publication sont le reflet des difficultés rencontrées par chacun au quotidien.

La question des erreurs « indétectables » a été soulevée par certains. En effet, une erreur grossière de prescriptions de 40 comprimés de FUROSEMIDE 40mg sera repérée rapidement comme dans l’exemple ci-dessus. Mais a contrario, une erreur d’unité de prescription de WARFARINE 2mg : 2 mg le soir au lieu de 2 comprimés le soir, peut passer inaperçue aux yeux du pharmacien ou du soignant au moment de l’administration, et peut avoir des conséquences cliniques pour le patient.

Portail Prévention : Comment avez-vous pu installer un climat d’organisation apprenante ?

La sensibilisation des prescripteurs au risque d’EMI a été intégrée à la formation initiale qui est dispensée par les pharmaciens à chaque nouvel arrivant (dont les internes de médecine). Le programme de cette formation est revu régulièrement en intégrant la prévention des nouvelles EMI détectées.

Et au quotidien, une formation continue est assurée à chaque fois qu’une EMI est détectée par l’équipe pharmaceutique lors de l’analyse des ordonnances informatisées. Chaque EMI est portée à la connaissance du prescripteur par voie électronique via le LAP. Cette information écrite est doublée d’une communication orale entre pharmacien et prescripteur par téléphone ou lorsque le pharmacien se rend dans le service de soins, comme nous avons pris l’habitude de le faire au CH de Vienne.

Portail Prévention : Quelles suites ont été données à cette étude ? (Qu’est-ce-qui a changé au CH de Vienne. Quelles sont les perspectives ?)

Depuis l’initiation de ce travail en 2010, nous poursuivons le recueil et l’analyse des EMI en routine (près de 5000 EMI recueillies au total à ce jour).

Nous publions chaque année un bilan annuel des EMI qui est diffusé dans notre établissement au corps médical et soignant (CME, COMEDIMS, site intranet, …). Dernièrement, nous avons analysé l’impact de la mise en place des protocoles postopératoires créés sur notre LAP en 2015 grâce à un travail conjoint entre pharmaciens, anesthésistes et membres du CLUD (Comité de Lutte contre la Douleur). Nous avons pu montrer que ces protocoles informatisés avaient permis de diminuer le nombre d’IP. Les résultats seront présentés à Lyon en octobre lors de la journée régionale « Qualité et sécurité en santé » co-organisée par l’HAS, l’ARS et le CEPPRAL.

Depuis 2014, nous sommes investis dans le groupe de travail « Circuit du Médicament » du club utilisateur national de notre LAP où nous faisons régulièrement remonter les risques identifiés. Et depuis début 2015, nous avons décliné la même démarche au niveau régional avec la création d’un groupe d’utilisateurs qui nous permet d’échanger sur des retours d’expérience.

Au final, si globalement l’informatisation de la prescription sécurise le circuit du médicament à l’hôpital, il convient de garder en mémoire qu’elle peut générer de nouvelles erreurs. Nous sommes convaincus que le recueil et l’analyse de celles-ci est indispensable pour une sécurisation optimale de la prise en charge du patient hospitalisé.

Références :
(1) E. Schmitt et al. Dictionnaire français de l’erreur médicamenteuse de la Société française de pharmacie clinique, 2006.
(2) M. Hellot-Guersing et al. Erreurs médicamenteuses induites par l’informatisation de la prescription à l’hôpital : recueil et analyse sur une période de 4 ans, Ann Pharm Fr 2016;74(1):61-70

Propos recueillis auprès du Dr HELLOT-GUERSING Magali et du Dr ROUBILLE Renaud pour le Portail Prévention Sham, octobre 2016.

S'inscrire à la newsletter

Recevez chaque mois actualités et retours d'expérience sur la prévention des risques !

OK

Mon Espace

Vous souhaitez commenter un article ?
Rejoignez la communauté du Portail de la Prévention Sham.

Déjà inscrit ? + Se connecter




OK
Mot de passe perdu ?